Cancer du poumon: une épidémie inquiétante chez les femmes

L'incidence du cancer du poumon chez les femmes est en augmentation constante dans la plupart des pays européens, en lien avec le tabagisme féminin de masse commencé dans les années 1960. Les cancers bronchiques féminins présentent des spécificités, notamment des facteurs de risque et un profil différents.

Cancer du poumon chez les femmes: en augmentation constante

L'incidence du cancer du poumon a baissé chez les hommes dans la plupart des pays développés mais est en forte augmentation chez les femmes, avec comme conséquence une forte augmentation de la mortalité par cancer du poumon chez ces dernières. Le cancer du poumon est en effet un cancer de mauvais pronostic. Entre 1985 et 1995, l'incidence du cancer du poumon a presque doublé en France. (1) En Suisse, le nombre de femmes atteintes d'un cancer du poumon a plus que doublé entre 1983 et 2013. (2)

incidence cancer poumon femme

Cancer du Poumon : évolution de l'incidence et de la mortalité entre 1989 et 2013

 Le cancer en Suisse un tour d'horizon (Ligue suisse contre le cancer Ed. 2017)

En Europe, la mortalité par cancer du poumon est en passe de dépasser la mortalité par cancer du sein. Une récente étude sur les projections de mortalité révèle que la mortalité par cancer du poumon est en hausse de 9% en Europe et que le nombre de décès attribuables au cancer du poumon chez les femmes devrait être supérieur au nombre de décès liés au cancer du sein en 2015.(3) Les chiffres exacts ne seront connus que dans quelques années. Ce sont le Royaume-Uni et la Pologne qui comptabilisent le plus grand nombre de décès par cancer du poumon chez les femmes, soit 21 et 17 cas pour 100 000 femmes. Aux Etats-Unis, la mortalité par cancer du poumon est déjà supérieure à la mortalité par cancer du sein et cela depuis 1987. L'épidémie de cancer du poumon chez les femmes va encore augmenter dans les 30 prochaines années dans de nombreux pays d'Europe, dont la France, en lien avec l'historique du tabagisme féminin.

Cancer du poumon chez les femmes: une épidémie liée au tabagisme féminin lequel serait plus nocif pour les femmes

Le principal facteur de risque du cancer du poumon est le tabagisme. L'augmentation du taux d'incidence du cancer du poumon chez les femmes est liée à l'évolution des comportements tabagiques de celles-ci. Le tabagisme féminin a progressivement augmenté chez les femmes depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Or, le cancer du poumon est un cancer qui survient après 20 ou 30 ans de tabagisme. Aux Etats-Unis, où les femmes ont commencé à fumer dès la fin de la seconde guerre mondiale, le taux de cancer du poumon a augmenté de 266% entre 1968 et 1999. (4)

Femme et tabac

Brochure pour les femmes

En France, jusque  dans les années 1970 le cancer du poumon était rare chez les femmes puis au fur et à mesure que les populations de femmes exposées au tabac vieillissaient, son incidence a augmenté. Le taux d'incidence de cancer du poumon était de 3,6 pour 100 000 femmes en 1980, de 12,6 pour 100 000 femmes en 2005, soit un taux de variation annuelle de 5,1%. L'augmentation a été plus importante entre 2000 et 2005 avec un taux de variation annuelle de 5,8%. (5)

Comme pour les hommes, la survenue d'un cancer broncho-pulmonaire chez les femmes peut s'expliquer en fonction de la durée du tabagisme, du nombre de cigarettes fumées par jour et aussi de l'âge de début du tabagisme. Un triplement du nombre de cigarettes fumées par jour multiplie par trois le risque de cancer du poumon alors qu'un triplement de la durée du tabagisme multiplie ce risque par 100.(6). Il n'existe pas de consommation minimale en-dessous de laquelle le risque de cancer du poumon est nul. (7) Le risque de cancer du poumon augmente également en fonction de la précocité de l'âge de début du tabagisme. (8). Le risque relatif d'avoir un cancer du poumon est 7,6 fois plus élevé chez une fumeuse que chez une non-fumeuse Gandini (9)

Cependant, de nombreuses études ont montré un lien plus faible entre cancer du poumon et tabagisme chez les femmes que chez les hommes. Le tabac n’explique que 70% des cancers du poumon féminins. 70% des non-fumeurs qui ont un cancer bronchique sont des femmes. (10)L'ampleur de l'accélération du risque de cancer du poumon chez les femmes et le lien plus faible avec le tabac ont fait poser l'hypothèse d'une vulnérabilité biologique et génétique. Plusieurs études, surtout nord-américaines, ont montré qu'à tabagisme égal le risque pour les femmes d'avoir un cancer bronchique est 1,5 à 3 fois supérieur à celui des hommes.(11) En outre, 3 fois plus de femmes non-fumeuses ont un cancer du poumon que des hommes non-fumeurs, sûrement en partie en lien avec l’exposition passive au tabac. (12)Les femmes semblent plus sensibles aux carcinogènes de la fumée de tabac. Différents mécanismes ont été évoqués pour expliquer cette éventuelle vulnérabilité (non prouvée à ce jour): les adduits d'ADN induits par la fumée de tabac sont plus souvent retrouvés dans les poumons des femmes que dans ceux des hommes et les capacités de réparation de l'ADN seraient inférieures chez les femmes (13); les femmes ont une expression plus importante du gène CYP1A1  or ce gène favorise l'effet carcinogène de produits contenus dans la fumée de tabac ; les femmes ont une diminution de l'activité du GTSM1 (Gluthatione S-transférase M1) ce qui entraîne une détoxification moins importante des carcinogènes du tabac (14); l'hyperexpression chez les femmes des gastrin-releasing peptides (rGRP), peptides jouant un grand rôle sur la stimulation de la prolifération cellulaire, pourrait également expliquer une grande sensibilité aux carcinogènes du tabac (15)... Est aussi évoqué un éventuel rôle des hormones, en particulier les œstrogènes. Diverses études ont montré qu'une ménopause précoce, moins de 3 naissances, des cycles menstruels courts, la prise de traitement hormonal substitutif (THM oestroprogestatif) et des antécédents de cancer hormono-dépendants étaient des facteurs de risque de cancer du poumon féminin et qu'il y avait une potentialisation oestrogènes + tabac. (16) (17) (18) (19) (20) Une étude de plusieurs registres européens ont montré que les femmes, notamment les plus jeunes, qui avaient eu un cancer bronchique étaient plus à risque de développer un cancer du sein ou de l'ovaire.(21) A l'inverse, des études montrent un effet bénéfique des anti-œstrogènes. (22)

Il semble que les œstrogènes soient capables d'induire des mutations chromosomiques et des mutations génétiques (interaction entre EGFR et œstrogènes notamment) pouvant engendrer des adénocarcinomes. Les œstrogènes pourraient également être un carcinogène direct. Il est en effet possible que les œstrogènes favorisent la formation d'adduits à l'ADN. Des éléments expérimentaux en particulier la présence de récepteurs aux œstrogènes (ER β) dans le tissu sain pulmonaire ainsi que dans les cellules tumorales confirment le possible rôle des hormones dans la survenue des cancers du poumon.(23)

Le risque de cancer du poumon est augmenté en fonction d'un déficit de fonctions respiratoires (bronchite chronique, emphysème...). Ce risque est plus important chez les femmes que chez les hommes, les femmes ayant en outre un risque supérieur aux hommes de développer des maladies respiratoires. (24) Les cancers bronchiques chez les femmes semblent survenir à un âge inférieur chez les femmes. Différentes études cliniques ont montré que l'âge des femmes au moment du diagnostic de cancer était inférieur à celui des hommes. (25) Une étude prospective de la Mayo clinic a montré que l'âge des femmes au moment du diagnostic était significativement inférieur à celui des hommes: 66 ans versus 68 ans. (26) Cancer du poumon: un profil différent du cancer du poumon chez l'homme.

Les femmes ont plus d'adénocarcinomes (un des trois sous-types de cancers bronchiques non à petites cellules) que les hommes. Près de 50-65% des femmes ayant un cancer bronchique non à petites cellules ont un adénocarcinome (contre 25 à 40% des hommes). (27) Cela pourrait s'expliquer en partie par le fait que plus de femmes fument des cigarettes dites légères ou light. Celles-ci entraînent une inhalation et une pénétration plus profondes de la fumée et des goudrons. (28). Les cancers bronchiques féminins présentent plus de mutations activatrices d'EGFR. (29) Des études ont révélé que la mutation du gène EGFR  (Epidermal Growth Factor Receptor) n'est retrouvée que dans les adénocarcinomes. Un traitement spécifique peut être proposé lorsque cette mutation de l'EGFR est détectée. Une autre mutation est plus fréquente chez la femme, celle du gène K-RAS (20% des femmes ayant un adénocarcinome versus 17% des hommes) mais il n'y a actuellement pas de traitement pour cette cible moléculaire. (30)

Enfin, les femmes ayant un cancer bronchique présentent moins de signes cliniques que les hommes. (31)

En conclusion, les particularités biologiques, génétiques et hormonales des cancers bronchiques féminins conduisent à explorer de nouvelles pistes de recherche, avec à la clé l'espoir de proposer des traitements spécifiques aux femmes. Une des voies de recherche les plus avancées est celle des traitements hormonaux en particulier associés aux inhibiteurs de la tyrosine kinase de l'EGFR.

(Auteure :A-S Glover-Bondeau | mai 2015| Update: E. Laszlo |sept 2018)

Références scientifiques:

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  2. Bouchardy Magnin, Christine Lutz, Jean-Michel Kühni, Claudia, Le cancer en Suisse, Etat et evolutions de 1983 à 2007, Neuchâtel: Office fédéral de la statistique, 2011. Collection, "Statistique de la Suisse"; "Santé"; 14.
  3. Malvezzi, M., Bertuccio, P., Rosso, T., Rota, M., Levi, F., La Vecchia, C., Negri, E. European cancer mortality predictions for the year 2015: does lung cancer have the highest death rate in EU women , Annals of Oncology, 2005.
  4. Kazerouni N, Alverson CJ, Redd SC, Mott JA, Mannino DM : Sex differences in COPD and lung cancer mortality trends--United States, 1968-1999. J Womens Health (Larchmt) 2004 ; 13 : 17-23.
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  6. Peto R. : Influence of dose and duration of smoking on lung cancer rates. IARC. Sci Pub 1986 :23-33 
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  10. Gandini S., Botteri E., Iodice S., Boniol M., Lowenfels A.B., Maison- neuve P., et al. Tobacco smoking and cancer: a meta-analysis. Int J Can- cer. 2008 Jan 1;122(1):155-64
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Sources :

  • Assma Ben Aissa, Nicolas Mach Le cancer du poumon chez la femme est-il différent ? Rev Med Suisse 2012;1108-1111
  • E. Quoix, B. Mennecier Le cancer bronchique chez la femme, Revue des Maladies Respiratoires Vol 22, N° 6-C2  - décembre 2005 pp. 55-62
  • Alexandra Papadopoulos. Facteurs de risque de cancer du poumon chez la femme. Human health and pathology. Université Paris Sud - Paris XI, 2012.
  • Cancer et tabac chez les femmes, Inserm, 2010
  • icon Participez à une étude de l’efficacité de l’application Stop-tabac
  • icon Tabac chauffé ; participez à une étude
  • icon E-cig : participez à une étude
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