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Le paquet de cigarettes
Le paquet de cigarettes 
Il y a quinze ans, j’ai vécu un événement aussi banal que pénible : une séparation douloureuse d’avec un garçon avec qui je vivais, que j’aimais et qui m’aimait.

Pour construire une vie commune, l'amour ne suffit pas, surtout quand ses deux membres n'en donnent pas la même définition. Après deux ans de partage, nous avons connu une période de turbulence. Pendant plusieurs mois, j’ai fait des efforts considérables pour accepter une situation qui devenait de plus en plus difficile pour moi, et j’ai été de plus en plus malheureux. Ces efforts n'étaient pas reconnus, et au contraire j'avais le sentiment de voir ma souffrance niée. Mon ami me rendait malheureux et me reprochait d'être malheureux.

C'est dans cette période que j'ai écrit le texte que je vous livre aujourd'hui. Ce n'est pas un récit de ma séparation, mais une tentative d'exprimer la violence que j'ai ressentie à voir ma souffrance retournée contre moi, à me sentir enfermé dans cette souffrance. L'écrire m’a aidé à comprendre que je faisais trop de concessions, que nos discussions menaient à un marché de dupes, et qu'il était temps de mettre fin à ce couple.

Très peu de temps après l’avoir écrit, je suis passé voir mon ami à son travail pour lui expliquer que je n’acceptais plus la situation qu’il m’imposait. Moins d'une semaine plus tard, je suis allé m’installer chez des amis le temps de trouver un nouveau logement. Depuis, ce garçon est devenu un ami proche. Je ne lui ai jamais montré ce texte.

Si je vous le livre, c'est parce qu'il montre comment, inconsciemment, je vivais la cigarette (je fumais, à cette époque, cinquante cigarettes par jour). Il me dit, quand je le relis aujourd'hui, que la cigarette sert à taire les émotions, à les enterrer, à les nier. Que la cigarette peut faciliter la vie mais nous cache la réalité du monde, notre réalité.

Jo




Le paquet de cigarettes

Le monde se renversa brusquement. Elle sentit le sol se jeter vers sa tête, elle vit le trottoir se dresser pour lui cogner l’épaule.
VIOL.
Il n’était pas possible que ce monde qu’elle connaissait, ce monde qu’elle aimait, son complice de toujours, puisse ainsi la voir jetée à terre.
VIOL.
Qu’y a-t-il de plus banal que d’être ainsi attrapée, bousculée, malmenée ? Ça arrive à tant d’autres !
VIOL.
Impossible ! A-t-elle été trop imprudente ? Sa jupe est-elle trop courte ? Aurait-elle dû éviter ce quartier ? Aurait-elle dû prendre des leçons de karaté, avoir une arme ? A-t-elle eu tort de se maquiller ?
VIOL.
Non, pas de questions. Ça ne sert à rien. Il ne se peut pas que ce soit de sa faute. On n’est jamais coupable d’être violée. Mais alors, si ça lui arrive sans qu’elle en soit la cause, comment y survivre ? Comment vivre violée ?
VIOL.
Il faut refuser. Il ne faut pas être violée. Il ne faut pas risquer de toute sa vie être dégoûtée de soi-même, de toute sa vie éprouver une terreur des autres, des mots, des gestes, de toute sa vie être perdue dans un monde auquel on ne pourrait plus jamais faire confiance.
VIOL.
Il faut refuser d’avoir été violée.

***

Alors elle se retourna. Il rebouclait déjà sa ceinture. Ce qui avait eu lieu ne devait pas avoir eu lieu.
« Donne-moi cinquante francs. »
Évidemment. Quand on fait l’amour contre son gré, c’est qu’on fait l’amour pour être payée. Il fallait qu’il la paye, il fallait qu’il joue le jeu. Combien est-on payée d’habitude ? Je ne sais pas. Cher. Il fallait qu’il paye. Il fallait qu’il accepte de payer. Il fallait qu’il puisse payer.
Et s’il n’avait pas assez, oh mon Dieu, et s’il n’avait pas assez et qu’il ne payait pas ? Horreur ! Mais ce serait du viol ! La baiser et partir sans payer !
S’il ne payait pas, sa vie s’arrêtait. Le monde ne redeviendrait jamais celui qu’elle avait connu, celui d’avant le déchirement, celui qui était doux et heureux et parfumé. Le monde resterait une éternité de viol, un viol si long que sa vie durerait des siècles de douleur. Il fallait lui donner les moyens de payer. Fixer un prix qu’il accepte de payer.
« Bon, d’accord, sur un trottoir, comme ça, c'est pas génial. File-moi quelques clopes et n’en parlons plus. »
Il paya. Il lui tendit un paquet et partit. Il lui donnait un paquet de clopes, il lui disait merci. Il ne l’avait pas violée, puisqu’il la payait. C’était mieux pour lui, et c’était mieux pour elle.
Elle serra le paquet dans ses mains. Elle avait un paquet de cigarettes. Elle l’avait échangé contre le droit de la jeter au sol, de remonter sa jupe, de la baiser.

***

Elle se leva pour rentrer. Elle serrait toujours dans ses mains l’étui en carton, et dans cet étui vingt petits rouleaux de papier remplis de tabac. Dérisoire. Quel goût ça pouvait bien avoir ? Elle n’en savait rien.
Elle fut tentée de mettre le paquet dans son sac. Après tout, elle n’allait pas se mettre à fumer simplement parce qu’elle s’était fait payer en cigarettes. Elle pouvait garder le paquet dans son sac et ne plus y toucher.
Non. Si elle ne le fumait pas, ce paquet gagné à la sueur de ses cuisses, c’était comme si elle n’avait pas été payée. Pas payée après avoir fait l’amour sans désir ? Ça n’était pas possible. Ça n’existait pas.
Un passant. Quelqu’un. Sa gorge se noua. Un instant de panique. Sottises ! Il n’allait quand même pas lui sauter dessus, ces histoires de passant qui vous sautent dessus pour vous violer, c’est bon pour le cinéma, ça n’arrive pas, pas à elle, en tout cas, parce que, elle, elle ne se laisserait pas faire, elle se défendrait.
Elle sortit une cigarette et lui demanda du feu. Elle fuma sa première cigarette. Ça n’avait pas vraiment bon goût ; mais il y avait la satisfaction de fumer une cigarette qu’elle avait gagnée, méritée par son travail. Ça n’avait pas bon goût et ce n’était pas grand chose ; mais ça faisait du bien.

***

Elle sourit. Le monde allait son train, le monde qu’elle aimait tant continuait son chemin. Ils allaient bien s’entendre, le monde et elle, comme hier et comme avant-hier. Le monde l’aimait, le monde ne permettrait pas qu’on lui fasse du mal. Oh, peut-être un ou deux bleus à l'épaule, elle avait dû se cogner sans y prendre garde ; et puis sa jupe était déchirée, un peu devant, et puis bien sale ; elle était très fatiguée ; merde, j’ai encore filé mon collant ; et puis elle aussi se sentait sale, va savoir pourquoi ; c’était pas un soir où tout allait bien. Mais tout ça, c’était des petits pas grand-chose. Il y avait des gens tellement plus malheureux qu’elle. Les femmes violées, par exemple.


Écrit à Lyon, le 6 juin 1994
Posté le 16 juin 2009, à 11:01
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