Samedi, j'ai pris le temps d'expliquer la chimie de la nicotine à mon cher et tendre. Sans chercher l'exactitude scientifique, voici ma théorie (théorie heuristique, disent les intellos, ce qui signifie que je n'ai pas besoin de savoir si elle est vraie ou fausse pour qu'elle me soit utile

).
- La chimie du cerveau est basée sur des molécules, qu'on appelle des neuro-transmetteurs, qui viennent s'accrocher aux neurones via des récepteurs. Nos émotions sont liées à des neuro-transmetteurs. Par exemple, l'adrénaline est le neuro-transmetteur de l'excitation : quand notre corps estime qu'il est temps de s'exciter (par exemple parce que l'heure tourne et que nous sommes en retard), il produit de l'adrénaline. Du coup, les neurones concernés, qui ont des récepteurs spécifiques à l'adrénaline, savent qu'il faut préparer le corps à une action rapide (accélération cardiaque, accélération de la respiration, concentration), et nous sommes prêts à courir derrière le bus.
- Normalement, nos sensations de détente

, de bien-être

, de bonheur

découlent (entre autres) d'un neuro-transmetteur particulier, la sérotonine. L'absence de sérotonine, ou la mauvaise réception de la sérotonine, sont par exemple des causes possibles de dépression

. Or la nicotine ressemble à la sérotonine. Quand nous fumons, des récepteurs spécifiques à la nicotine se développent, et pour notre malheur, ils viennent remplacer les récepteurs spécifiques à la sérotonine. Nous éprouvons les mêmes sensations de bien-être, mais au lieu de provenir de la sérotonine (que notre corps produit naturellement), elles proviennent de la nicotine. L'accoutumance est en place

.
- Car quand tous les récepteurs sérotoniniques ont été remplacés par des récepteurs nicotiniques, devinez ce qui se passe quand on arrête de fumer

… La sérotonine ne sert plus à rien faute de récepteurs ad hoc, aucune nicotine ne vient chatouiller les récepteurs nicotiniques, et tous les neurones qui nous servent à nous sentir bien restent endormis. Au fur et à mesure que notre corps épuise la nicotine qui se promène dans le sang, nous sentons s'endormir des neurones qui nous aident en temps normal à nous détendre, à réguler notre sommeil, à rester calme quand nous parlons à autrui, à surmonter tranquillement nos angoisses existentielles, à oublier nos petites douleurs physiques, à supporter les bruits stridents... Bref, sans nicotine ni sérotonine, la vie pourrait devenir un enfer

.
- Heureusement, le corps ne se laisse pas abattre, et se dépêche de remplacer les récepteurs nicotiniques par des récepteurs sérotoniniques. Il réapprend ainsi à vivre normalement. Mais ce sevrage peut prendre quelques semaines, quelques mois, pendant lesquels certaines difficultés ne sont plus gérées par la nicotine, et pas encore reprises en main par la sérotonine

. D'où l'envie, pour activer les neurones nécessaires à notre bien-être, d'attraper une cigarette. Il faut résister, car fumer une seule cigarette peut suffire à saturer notre organisme en nicotine et inverser provisoirement le phénomène : non seulement le sevrage est interrompu, mais en plus nous relançons l'accoutumance. Nous ne faisons pas du sur-place, nous reculons.
Il faut bien reconnaître que la vie est une mécanique magnifique, avec des circuits nombreux et sophistiqués sans lesquels tout pourrait nous sembler agressif, depuis la nuit qui tombe jusqu'à la boulangère qui nous demande de l'argent. Le sevrage tabagique nous donne un aperçu de diverses psychoses dont peut souffrir l'humanité (c'est-à-dire : de toutes les choses qui sont censées être toutes simples et que certains trouvent très compliquées, si je ne confonds pas avec les nevroses qui sont plus ou moins le contraire). Si je me demande pourquoi j'ai envie de frapper cette dame que je croise dans la rue, il y a une réponse métaphysique du niveau Cro-Magnon (« parce que toute personne extérieure représente une menace »

) et une réponse bio-chimique du type défumeur moderne (« parce que ni la nicotine ni la sérotonine ne viennent me signaler que ce n'est pas grave et que cette dame ne va pas me sauter dessus »

). Dans le fond, c'est un peu vertigineux, non

?
Par chance pour tous ceux (dont moi) dont le sevrage s'avère difficile, voire peu supportable, il existe des produits de substitution : on fournit au corps une dose de nicotine assez faible pour qu'il commence à reformer ses récepteurs de sérotonine, mais suffisante pour qu'il sache gérer son environnement sans péter les plombs. Et au fur et à mesure que le circuit normal de la sérotonine se remet à fonctionner, on peut diminuer le dosage de nicotine.
Presque trois mois après ma dernière cigarette, mon sevrage progresse bien. Si un médecin ou un biologiste désire corriger mes approximations parfois peu scientifiques, je le supporterai probablement sans sortir ma hache de silex

. Je l'informe cependant que la qualité scientifique de ce blog m'intéresse moins que son utilité anti-tabagique.
Sérotininez bien

!
Jo