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Bonjour !
Demain je passe le cap de mon premier mois. Premier mois, premier bilan, même si pas premier coup d’essai. Finalement, je ne me suis jamais livrée à cet exercice du compte-rendu. J’adore lire ceux des autres, m’y reconnaître, ressentir les/tes sentiments, les/tes doutes et les/tes certitudes. Peut-être que toi aussi, cher lecteur inconnu, tu aimes l’effet miroir.
Donc, alors. Pendant le premier mois, la question que l’on se pose souvent est de savoir comment mesurer la valeur d’un mois. Qu’est-ce qu’un tout petit mois, en regard d’un parcours de défume dont on ne sait jamais où fixer la fin ? Un mois sans cigarette qui semble encore si inaccessible quand on a du mal à rester 50 minutes sans fumer. Maintenant, le premier mois à peine passé, j’espère franchir le deuxième, puis les six mois, faire le tour des saisons, je rêve aussi de revenir ici, dans très longtemps, faire le constat serein du deuil réussi. En attendant, passent les jours, parfois les heures et j’en suis là, avec mon petit mois. Je lui donne tout le poids, toute la valeur possible et je n’oublie pas les presque deux années de tentatives qui le précèdent. Mais il est bien là, mon premier mois tout beau, tout immaculé, avec son premier jour, son premier lendemain d’espérance, les semaines que l’on peut commencer à compter, les clopes non fumées qui s’entassent dans un cendrier imaginaire, l’extase. Il y a comme un mécanisme, comme une logique d’arrêt de bus : plus on attend, plus on se sent obligé d’attendre. Plus on tient, plus on est obligé de tenir.
Le manque se révèle, sous toutes ses formes, les armes sont prêtes, à chaque moment pénible sa parade. Aussi long soit-il, aussi fort soit-il, je ne crains pas le manque, tant que je le reconnais, tant que j’en décèle les causes. Au début, gonflé de motivation, on ne remet pas en question le bien fondé de sa défume. Le doute, je le balaie d’un coup de certitude, il n’a pas le temps de germer dans mon esprit. J’aime ma vie sans fumer. Mais le doute insiste, comme une goutte d’eau qui tombe toujours au même endroit et finit par creuser un trou dans la pierre. Le doute naît d’une contradiction, l’une de celles qui composent la défume et qu’il ne faut pas toujours chercher à comprendre. Durant ce premier mois, je n’ai pas fumé mais j’ai pensé et pense encore à la cigarette chaque seconde. J’y pense douloureusement quand elle me manque, victorieusement quand elle ne me manque pas, j’y pense avec curiosité, avec méfiance, avec dégoût, avec envie, par défi, j’y pense tout le temps… Mais quand je n’y pense pas, je pense ensuite, avec intensité, que je n’y ai pas pensé. Comme dans la chanson, j’ai oublié que je l’avais oubliée. Du coup, je mets mon mental à l’épreuve, une fois pour consolider mes certitudes, une fois pour en vérifier la solidité. On peut aimer le risque et les péripéties, mais c’est pas toujours bon de jouer à se faire peur. Il y a des questions qui ne méritent pas d’être posées, dès lors qu’elles donnent à la clope une possibilité d’exister. « Une clope, une seule, et pourquoi pas ? », « Combien de temps vais-je lutter ? », « Pourquoi cette tentative-ci serait-elle la bonne ? Et si j’attendais la prochaine ? ».
Pendant un immense et interminable et formidable mois, on se construit un début de succès autour de la certitude de ne jamais refumer, patiemment, jour après jour, heure après heure. Puis d’un coup, ce qui semble être quelques minutes, en un éclair, c’est cette certitude même qui est attaquée en son cœur. Vient alors la peur, la peur panique, une boule dans le ventre, cette histoire de défume qui prend des proportions inappropriées.
Compte-rendu d’une grosse crise de manque, la plus dangereuse depuis le début de mon mois. Vendredi midi. Je suis dans mon bureau et la matinée est d’un morne. Je tourne en rond, dans tous les sens du vocable, ras-le-bol, malaise, manque énorme, manque de tout. La thérapie par l’écrit a des effets contre-productifs : j’essaie de décrire en une phrase mon envie, au plus j’essaie, au plus mon envie grandit. Je sors de mon bureau, découragée, pour me rendre à la cantine de ma boîte. J’ai surtout besoin de me changer les idées mais devant le buffet, je sens d’un coup monter la nausée, je fais demi-tour et me retrouve dans le hall, complètement paumée. Devant les escaliers, cataclysme et précipice, vertige, je m’appuie au mur pour ne pas tomber. Je retourne dans mon bureau à contrecœur, bêtement parce que j’ai nulle part d’autre où aller. Là évidemment, je sens les murs qui suintent encore l’angoisse. Et les larmes montent et je pleure. Je ne suis pas trop du genre à pleurer, non que je prétende être plus solide qu’une autre, seulement ce n’est pas mon mode d’expression privilégié. Je râle, je peste, je boude mais pleurer… Je pleure en cas de douleur. Hier, j’ai pleuré de désespoir. Alors j’ai reclaqué la porte de mon bureau et je suis allée me promener. La meilleure de mes armes : changer de paysage, aller marcher. J’ai regardé les arbres danser dans le vent, les voitures, les maisons, les gens, les vitrines des magasins, je me suis lavée de l’intérieur, par un grand souffle de fraîcheur. Enfin je me suis sentie revivre, encore secouée mais heureuse. J’ai continué la journée sur le même mode : dans la direction des jolies choses de la vie. Aujourd’hui aussi.
La leçon connue et toujours bonne à coucher sur le papier : ne laisse aucune place à la clope, aucune possibilité d’exister à la rechute, n’oublie pas que toute envie, même terrible, finit toujours par disparaître.
Bonne défume !
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